10.12.2009

Chazeaux

Les ancêtres l'appelaient la montée de Tire-Cul ! 228 marches, fort pénibles à gravir. Comme cette voie relie les bas de Fourvière aux hauts de Saint-Jean, elle est l'une des plus vieilles de Lyon. Au XVème siècle, on la désignait sous le nom d'Escalier de Fonturbane, du nom de la source qui coulait à son sommet (la colline a toujours ruisselé énormément). Elle porta ensuite le nom de montée du Ruer, c'est à dire du ruisseau. C'est l'échevin Philippe Gueston qui fit construire les degrés, à ses propres frais.
Le nom de Chazeaux lui vient du monastère fondé en 1333 par Luce de Baudisner, dame de Cornillon. C'est Louis Maynard qui, dans son dictionnaire de Lyonnaiseries (1932) nous raconte tout cela. J'aime cette précision digne du monde d'antan. Luce de Baudisner aussi, certainement, ne doit pas être mécontente qu'on parle d'elle sur le net, à l'heure de la galopante mondialisation. Les Chazeaux étaient donc un prieuré de l'ordre de Sainte-Claire, dans le hameau du même nom, dans la paroisse de Firminy, au pays de Forez. Un jour, les religieuses passèrent sous l'ordre de Saint-Benoît, et leur monastère, qui fut transféré à Lyon en 1623, emporta avec lui le nom du petit hameau du Forez dans l'ancienne capitale des Gaules. La première abbesse, à dater de l'installation des religieuses dans notre ville, fut Gilberte-Françoise d'Amanse de Chaufailles, et c'est tout un univers que ce nom à tiroir évoque pour moi à l'instant que je le frappe lettre par lettre sur le clavier. La cadette, fort probablement, d'une famille d'austères aristocrates, qui trouva dans une carrière monacale finalement fort brillante un substitut à l'amour et la maternité. Chauffailles est une commune de la Bourgogne du Sud dont, probablement, elle était originaire. A quoi pouvait ressembler la ville lorsqu'un matin de 1623, Gilberte-Françoise et ses religieuses prirent possession de leur nouveau domaine, au-dessus des vieux quartiers aux toits fumants et de la cathédrale carillonnant ? La presqu'ile elle-même n'était pas entièrement construite et, de l'autre côté du Rhône, il n'y avait encore rien, que des marécages et des joncs.
En 1793, l'abbaye des Chazeaux devint un hôpital militaire, puis un dépôt de mendicité. La catastrophe du 13 novembre 1930, qui coûta la vie à de si nombreuses victimes, signa l'arrêt de mort de ce vieux bâtiment chargé d'histoire.

La montée des Chazeaux, quand on vient de quitter les Jardins du Rosaire et qu'on la prend pour descendre à Saint-Jean offre vraiment un très beau point de vue sur les toits de la primatiale et sur ceux du vieux Lyon.

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Montée des Chazeaux - Blanc & Demilly

08.12.2009

Lyautey

Le 13 avril 1764, un dessinateur de la Fabrique, Etienne Benoît, note dans son livre de raison l’entretien qu’il a eu la veille avec l’ingénieur Morand. Un certain Perrache parlait alors de relier par des terres fermes les îles du confluent afin d’allonger la presqu’île. Morand juge ce projet ridicule : Ces terrains, toujours fermés par les eaux, ne pourraient en effet s’étendre à l’infini puisqu’ils rencontreraient infailliblement le confluent, quel que soit le point jusqu'où on le repousserait. Morand préfère rêver d’un agrandissement sur l’autre rive du Rhône, là où débute une plaine illimitée : Lyon pourrait alors à son gré s’étendre pendant des siècles, sans limites.

C’est une ville nouvelle dont il se fait le visionnaire exalté, qui doit naître « dans les vorgines et les broteaux de la rive gauche du Rhône ».

Par lettres patentes, et après d’âpres négociations, Jean-Antoine Morand (1727-1794) obtient donc le 4 janvier 1771 l’autorisation de construire son pont. Les recteurs de l’Hôtel-Dieu, inconscients de l’opportunité qu’allait représenter pour les Hospices Civils le franchissement du Rhône, imposent leurs conditions : La compagnie devrait payer pendant 63 ans, aux pauvres de l’Hôtel-Dieu, une rente annuelle de 6000 livres. Le prix du passage pour les gens à pied est fixé à 6 deniers, alors que la compagnie en demandait neuf. Le 15 juillet, ils refusent l’exécution, traitant Morand de malfaiteur. En 1775, Morand parvient finalement à construire son pont.

Dans le tome III de son Dictionnaire des Lyonnaiseries, Louis Maynard précise que ce pont, dont les arches apparaissaient de loin, comme des chevalets de bois était l’un des plus beaux existant en ce genre : « il avait treize mètres de largeur, deux cent neuf de longueur entre ses culées et comptait seize travées ayant de neuf à treize mètres cinquante de diamètres. » Sa résistance au gel, durant l’hiver 1789 étonna tant qu’un poteau supportant une couronne de laurier fut longtemps placé en son centre; On pouvait y lire : Impavidum ferient ruinae.

Bien vite, il fut surnommé «le pont rouge », car durant toute la période révolutionnaire, son droit de péage fut suspendu. Afin d’indemniser les actionnaires du manque à gagner occasionné, on doubla le droit de passage par la suite. Quant à Morand, il fut guillotiné, le 24 janvier 1794, pour avoir favorisé le droit de passage des insurgés sur son pont.

Pendant longtemps, la place sur lequel ce pont débouchait porta également le nom de Jean Antoine Morand. Elle avait eu auparavant diverses appellations : Sous la Restauration, elle avait reçu le nom de Louis XVI ; en 1820, on l’avait appelée la place des Broteaux. (avec un seul t). Après 1848, ce fut la place Robespierre, puis la place Béranger. La place Morand porta également le nom de place Maginot (1940) et place du Maréchal Pétain (1941). Depuis 1945, elle porte le nom du Maréchal Lyautey (1854-1934), qui participa à la colonisation du Maroc. Et on ne se souvient plus de Morand que par son pont, un pont nouveau qu'emprunte aussi une ligne de métro, et dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est franchement hideux, dépareillant le paysage comme si c'était un plan concerté.

La fontaine qui se trouve au centre de la place Lyautey, œuvre de Tony Desjardins, est surmontée d’une statue de la ville de Lyon représentée sous les traits d’une femme. Cinq petits génies l’entourent, symbolisant la Navigation, le Commerce, la Force, l’Histoire et la Géographie.  A suivre sur ce lien, sur le blog CertainsJours une photo de cette somptueuse dame

Ci-dessous, une photo de Lyautey jeune, Lyautey dont il aura été fort peu question dans ce billet puisque, selon la formule consacrée, sa vie n'intéresse que très peu l'histoire locale, beaucoup moins en tous cas que celle de l'ingénieur Morand sans lequel le Lyon moderne n'aurait pas ce visage.

 

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07.12.2009

Palais de Justice

Il y eut jadis une rue du Palais, ancienne rue des Fouettés, là même où les condamnés subissaient leurs châtiments. Cette rue disparut lors de l’édification d’un Palais de Justice digne de la deuxième ville du royaume de Louis Philippe. Voici comment le Nouveau Guide Pittoresque de l’Etranger à Lyon (1856) salue l’apparition de ce bâtiment flambant neuf, aux côtés du chevet médiéval de la primatiale Saint-Jean Baptiste : «Notre ville s’est enrichie d’un nouveau monument, destiné à remplir un vide qui existait dans l’ensemble de ses édifices, non pas seulement sous le rapport de sa destination, mais encore sous le rapport architectural : le style grec, en effet, ne figurait dans aucune œuvre complète et digne de ce nom. Cette lacune, le nouveau palais de Justice construit par M Balthard vient de la combler. »

 

Depuis 1995, la roue a tourné et ce nouveau Palais de Justice est devenu à son tour l’ancien, ou plus précisément le Palais Historique, tandis que la plupart des affaires se traitent dans un nouveau qui a pris place au 183 de la rue de Créqui, dans le troisième arrondissement de Lyon. Sa façade se compose d’une colonnade corinthienne portée par un soubassement en pierres de taille de 3 mètres cinquante, et qu’ont rendue célèbre - depuis notamment le procès de Santo Caserio, l’assassin de Sadi Carnot (août 1884), et plus près de nous celui de Klaus Barbie (mai juillet 1987)- ses vingt quatre colonnes en pierres de Villebois

 
Le précieux dictionnaire Brun et Valette rappelle que, de temps immémorial, on a rendu la justice en cet endroit, où s’élevait le Palais de Roanne, flanqué de la prison. C’est dans la salle des audiences criminelles de l’ancien palais de Roanne que se déroula, à partir du 12 septembre 1642, le procès du marquis de Cinq-Mars qui fut condamné à mort avec son ami et associé le conseiller au Parlement de Paris De Thou, pour conjuration contre le Roi et son premier ministre le Cardinal de Richelieu. Pendant la Terreur (1793-1794), la prison de Roanne ne désemplit pas et retint prisonniers un grand nombre de suspects jugés par le Tribunal Révolutionnaire, à l’issue d’un bref interrogatoire. Plusieurs milliers furent condamnés à être guillotinés place des Terreaux ou fusillés collectivement sur la plaine des Brotteaux.

Dans ses Embellissements de Lyon, l’avocat Pérouse fait dire à un homme du peuple cette strophe à propos du Palais :

« Le voilà donc fini, ce palais de chicane
Il n’est guère plus gai que le Palais de Roanne
Malgré son prix énorme, on le décrit d’un trait :
Façade ambitieuse et plus ou moins correcte :
A quoi bon, de Paris, mander cet architecte
? »

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La photo ci-dessus date de 1931. On y voit Fourvière, « les 24 colonnes » ainsi que l’ancienne passerelle du Palais de Justice. L'actuelle rue du palais de Justice se compose du tronçon qui relie la rue Saint-Jean le quai, sur la droite du Palais.

06.12.2009

Menestrier (passage)

Le passage Ménestrier, dans le premier arrondissement de Lyon, traverse les bâtiments du Grand Collège ou Collège de la Trinité, aujourd'hui lycée Ampère, et permet de relier le quai Jean Moulin à la rue. Il est piétonnier et couvert. Cette dénomination rappelle le savant lyonnais Claude-François-Ménestrier, de la Compagnie de Jésus, né rue Lanterne à Lyon le 10 mars 1631, & mort à Paris le 21 janvier 1705.

A quinze ans, il fut chargé de l'enseignement des humanités et de la rhétorique dans divers collèges dirigés par des Jésuites. Le père Ménestrier possédait, paraît-il, une mémoire prodigieuse. On raconte que Christine de Suède, de passage à Lyon et visitant le collège de la Trinité, voulut mettre à l'épreuve cette faculté de Ménestrier : trois cents mors des plus baroques furent lus une seul fois devant lui, qu'il récita deux fois, d'abord du premier au dernier, puis, en remontant, du dernier au premier, sans se tromper.
Le premier de ses écrits parut à Lyon en 1658 : Les devoirs de la ville de Lyon envers ses saints. Beau sujet. Il fit paraître également plusieurs ouvrages sur la noblesse, un Abrégé méthodique des principes héraldiques, un Jeu d'Armoiries, le Blason de la Noblesse. Ordonné prêtre en 1660, il publia encore Soixante devises sur les Mystères de la vie de Jésus-Christ et de la Sainte-Vierge et se lança dans la rédaction d'une Histoire consulaire de la ville de Lyon , qui ne dépassa pas le XIVème siècle.

Ménestrier s'est acquis également une solide réputation comme organisateur de fêtes et cérémonies publiques. Il écrivit pour le Collège de la Trinité plusieurs ballets, notamment : Le Ballet des Destinées de Lyon (1658), L'Autel de Lyon consacré à Louis-Auguste (1659), Le Temple de la Sagesse (1663). Quelqu'un trouva dans les nom et prénom de Ménestrier cette anagramme : miracle de nature. A quoi le jésuite répondit :


Je ne prends pas pour un oracle
Ce que mon nom vous a fait prononcer
Puisque pour en faire un miracle
Il a fallu le renverser.

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05.12.2009

Belfort

Cette rue située au cœur du plateau de la Croix-Rousse a successivement porté les noms de rue du Chapeau Rouge (en mémoire d'une enseigne) et de rue Saint-Vincent de Paul, de 1855 à 1871. Elle reçut en 1871 son nom actuel en raison de l'héroïque défense de Belfort durant la guerre de 1870-1871. La garnison comptait un grand nombre de Lyonnais : le capitaine Thiers, qui fut député du Rhône, Tibulle Lang, qui fut longtemps directeur de la société de l'enseignement professionnel et de l'école de la Martinière. Au numéro 24 de cette rue s'ouvre l'impasse Gigodot, du nom de l'entrepreneur qui possédait le terrain où elle fut ouverte.

Il y eut longtemps également une place de Belfort, qui auparavant avait été la place Saint-Vincent de Paul et, avant 1855, la place de la Visitation, en raison des religieuses qui y demeuraient. En 1884, au numéro 2 de cette place fut créée grâce à l'initiative de deux chefs d'ateliers la toute première école de tissage qui fut extrêmement célèbre au début du vingtième siècle dans ce quartier de canuts, dont elle fut un peu le cœur battant. Au commencement, les cours étaient destinés à des élèves nés de parents lyonnais ou français résidant à Lyon, de 14 ans au moins et 16 ans au plus, étai titulaires du certificat d'études primaires. Ils furent doublés par des cours du soir pour les ouvriers et chefs d'ateliers. Véritable et précieux organisme de vulgarisation, cet enseignement accessible à tous était gratuit, avec possibilité de bourses qui « accordées aux élèves les plus méritants et peu fortunés. » A titre d'indication, en 1914, les cours duraient de 8 à 12 heures et de 14 à 18 heures. Ils comprenaient la théorie du tissage (15 heures hebdomadaires), la pratique du tissage, sur métiers à bras et sur métiers mécaniques (24 heures hebdomadaires), le dessin de fabrique et de mise en cartes (3 heures hebdomadaires).

L'Ecole municipale de tissage et de broderie de Lyon regroupait alors 27 élèves en cours du jour et 432 élèves en cours du soir et du dimanche. Ce dernier chiffre grimpant à 1 067 pour la meilleure année scolaire de l'école : 1926-1927. L'école a fermé ses portes en 1984. C'est dorénavant le lycée Diderot, non loin de là, qui a pris en charge l'équivalent de cette formation spécifique

Par ailleurs, la place Belfort rend à présent hommage à Marcel Bertone (1820-1942), officier F.T.P. fusillé le 17 avril 1942. L'historien Robert Luc a récemment cité cette lettre de lui, à sa fille, qui vaut bien celle de Guy Moquet à ses parents :

« Ma petite Hélène. Lorsque tu liras cette lettre ton petit cerveau commencera sans doute à comprendre la vie. Tu regretteras de ne pas avoir à tes côtés ton papa et ta maman. Mon Hélène, tu dois savoir un jour pourquoi ton papa est mort à vingt et un ans, pourquoi il s’est sacrifié, pourquoi il a fait semblant de t’abandonner… Ma petite Hélène, il est deux heures, il faut être prêt. Il faut me dépêcher… Apprends à connaître les raisons pour lesquelles je suis tombé. Apprends à connaître ceux qui t’entourent et juge les gens non d’après ce qu’ils te diront, mais d’après ce que tu les verras faire…Aie l’esprit de sacrifice pour les choses nobles et généreuses. Ne te laisse pas arrêter par les choses qui paraîtront te convaincre que ton sacrifice est vain, inutile… Si dans la vie tu ne connais pas la richesse, console-toi en pensant que là ne se trouvent pas les sources du vrai bonheur. Choisi un honnête travailleur pour mari. Choisis-le généreux, aimant travailler, capable de t’aimer. Ma fille, en pensée, je t’embrasse. On ne nous a pas accordé l’autorisation de nous voir. Peut-être cela vaut-il mieux ? Adieu Hélène, ton papa est mort en criant : «Vive la France»
Fait à la prison de la Santé, le 17 avril 1942, date de mon exécution. Marcel Bertone.
Ne baisse pas la tête parce que ton papa est fusillé. »

30.11.2009

Marc Bloch

La rue Marc Bloch prolonge la rue de l’Université, en s’enfonçant dans le septième arrondissement jusqu’à la rue Garibaldi, face au début de la route de Vienne. Professeur, historien, écrivain résistant, Marc Bloch naquit sous le signe de l’agrégation puisque son père, Gustave Bloch, y fut reçut premier en 1872. Nommé d’abord au lycée de Besançon, ce dernier occupa ensuite à la faculté de lettres de Lyon une chaire d’histoire et d’antiquités gréco-romaines. Né dans l’ancienne capitale des Gaules le 6 juillet 1886, Marc Bloch fit ses études secondaires à Louis le Grand et réussit à son tour le prestigieux concours en 1908.

Mobilisé en 1914, il n’oubliera jamais l’expérience de la Grande Guerre, matrice générationnelle, véritable « communauté d’empreinte », notera-t-il dans Apologie pour l’histoire. Et dans le plus célèbre de ses ouvrages, L’Etrange défaite, il commente :

« J’appartiens à une génération qui a mauvaise conscience. De la dernière guerre, c’est vrai, nous étions revenus bien fatigués. Nous avions aussi, après ces quatre ans d’oisiveté combattante, grande hâte de reprendre sur l’établi, où nous les avions laissé envahir par la rouille, les outils de nos divers métiers. »

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C’est à l’Université de Strasbourg (qui porte aujourd’hui son nom) qu’il reste attaché de 1921 à 1936, après avoir en 1920 soutenu sa thèse d’Etat en Sorbonne, Rois et serfs, un chapitre de l’histoire capétienne. C’est là que, rencontrant Lucien Febvre, il devient le cofondateur en 1929 des Annales d’Histoire économique et sociale.

En 1936, il est nommé maître de conférences puis professeur à la Sorbonne et, trois ans plus tôt, sera mobilisé le 24 août sur sa demande. Au dernier jour de la bataille de Flandres, il rejoint Dunkerque puis l’Angleterre et après l’armistice de juin 40 regagne la zone libre. Affecté à l’université de Clermont puis de Montpellier, il adhère au réseau Combat et entre dans le mouvement Franc-Tireur. Sous les pseudonymes de Chevreuse, puis celui d’Arpajon et de Narbonne, c’est lui qui organise les comités de libération de la région. Le 8 mars 1944 arrêté par la Gestapo, il est torturé et conduit à Montluc. Il est fusillé le 16 juin 1944 dans un champ à Saint-Didier de Formans, dans l’Ain, en compagnie de trente autres prisonniers.

Pour clore ce billet écoutons sa voix dans l’un des plus célèbres paragraphe de L’Etrange Défaite (« présentation du témoin»), écrit en juin 40

t-bloch_etrange_defaite_L25.gif« Je suis juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière-grand-père fut soldat en 93 ; que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion au IIe Reich ; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

27.11.2009

Charles Mérieux

Le 12 décembre 1975 au soir, on apprenait que Christophe, âgé de neuf ans, fils d’Alain Mérieux (PDG de l’institut Mérieux) avait été enlevé trois jours plus tôt sur le chemin de l’école de la Rédemption dans le sixième arrondissement de Lyon. Si la nouvelle était éventée, c’est parce que le rapt venait de se  solder par un happy end, comme on disait alors dans les colonnes de la presse à sensation. L’enfant avait été échangé contre une rançon de 20 millions de francs (deux milliards d’anciens pouvait-on lire un peu partout, ce qui a plus de gueule, avouez-le). 16 millions ne furent jamais récupérés.

On apprenait en même temps que les deux grands pères du garçonnet, le docteur Charles Mérieux et le constructeur de camions Paul Berliet – les deux plus gros contribuables de la bonne ville de Lyon -, avaient conduit les transactions secrètes et réuni le flouze. Durant ces trois jours, la presse était demeurée muette et la police paralysée. Venu de Versailles, le  commissaire Claude Bardon avait été chargé dès le premier jour de cette affaire qui giflait de plein fouet l’establishment en la personne de l’héritier Mérieux. Le vieux truand lyonnais Louis Guillaud (surnommé La Carpe), qui fut arrêté le 26 février 1976 en train d'échanger des billets provenant de la rançon contre des lingots d'or, ne fut jamais probablement qu’un simple exécutant. En 1981, ce dernier est condamné à vingt ans. Il en fera quatorze. Aujourd'hui, il vit dans le Nord de la France, sa région d'origine. L'éxécution de Jean Pierre Marin, canardé par la police dans sa DS transformée en écumoire le 9 mars 1976 permit de classer l'affaire sans qu'on sût réellement quels en avaient été, en coulisses, les commanditaires.

m_merieux.jpgHistoire d’une dynastie composée de quatre générations :

-Marcel (1870-1937), fils de soyeux et  collaborateur de Louis Pasteur. Héroïque et légendaire moustachu pour avoir réussi le  « prodige ambigu » de faire fortune en faisant le bien » (1), internationalement connu depuis qu’il ouvrit à Vaise son premier Institut auquel il donna en 1897 son nom, c’est à lui qu’on dédia l’ancienne rue des Culates, qui traverse de part en part le quartier de Gerland dans le septième arrondissement. Les trois chevaux en bronze dans le parc de Marcy l’Etoile rappellent aujourd’hui l’élevage de chevaux utilisés dans la fabrication des sérums.

-Jean et Charles ( 1907-2001). Charles succéda à son père à trente ans et devint peu le leader mondial des vaccins. C’est lui qui comprit dès 1945, en découvrant aux Etats Unis  les usines de guerre qui préparaient la lyophilisation du plasma humain qu’on pouvait concilier recherche scientifique et industrie. Il créa peu après une équipe de chercheurs pour la mise au point et la commercialisation des virus-vaccins : l’Institut Mérieux scellait sa vocation. Charles fut par ailleurs un passionné de cinéma et posséda personnellement quatre salles à Lyon.

Son frère ainé, Jean, était mort des suites d’une méningite tuberculeuse, contractée dans le laboratoire paternel.

-Alain, né en 1938, qui épousa le 10 juillet 1965 Chantal, la petite fille de Marius Berliet. C’est lui-même qui livra la rançon dans la cour d’une ferme de Saint-André-le-Corcy dans l’Ain, à 20 km de Lyon. Son frère, Jean, décède en 1994 dans un accident de la route.

-Christophe et Rodolphe Mérieux : Rodolphe mourut  le 17 juillet 1996 dans le crash du vol TWA 8000 survenu au large de New York.  Christophe en 2006 décéda d’un malaise cardiaque. Le malheur des grands nourrissant les fantasmes des petits, on se mit à parler de malédiction Mérieux comme on parla ailleurs, mais à une autre échelle, de malédiction Kennedy ; le troisième héritier, Alexandre, né en 1974, est l’administrateur actuel du groupe.

 

 

(1)  Pierre Mérindol : LYON, le sang et l’argent, Alain Moreau, 1987