28/09/2009

Premier Film

Freres-lumieregrand.jpgLe quartier Monplaisir, dans le huitième arrondissement de Lyon, est évidemment marqué au fer rouge par la famille Lumière. Le père, tout d'abord, Claude Antoine, qui installa ses locaux de photographe rue de la Barre, dans le deuxième arrondissement, avant d'entreprendre en 1882 dans un hangar du 23 du chemin Saint-Victor la fabrication de plaques sèches au gélatino-bromure d'argent. C'est son fils, Louis, qui avait mis au point le procédé. Antoine, dans sa jeunesse, avait plutôt une vocation de chansonnier. Ce qui se passa les années suivantes dans ce petit chemin Saint-Victor a révolutionné depuis la planète : Comme le hangar devint bientôt une usine, c'est là que Louis Lumière posa sa caméra et filma durant 50 secondes le Premier film, « La sortie des usines Lumière à Lyon »


Depuis 1930, on a donc appelé  rue du Premier Film ce chemin Saint-Victor, chemin fort quelconque par lequel on entrait chez les Lumière du temps qu’ils habitaient là. Au vingt-cinq de cette rue siège à présent, dans l'ancienne villa, l'Institut qui porte leur nom. En suivant ce lien sur leur site, on peut voir ICI les dix films qui furent projetés à Paris, le 28 décembre 1895, au Grand Café à Paris. La sortie des Usines Lumière à Lyon dure 46 secondes. Suivent neuf autres documents en plan fixe, dont les plus connus sont Le repas de bébé, la place des Cordeliers à Lyon et L'Arroseur Arrosé.


Voici comment, dans ses souvenirs d'enfance, le grand écrivain Henri Béraud retrace en 1928 la première projection cinématographique à laquelle il a assisté. C'était à Lyon, le 27 janvier 1896. Il avait onze ans. L'entrée coûtait alors cinquante centimes et dix sous :


« Il y avait huit vues. J'en ai oublié deux. Les autres je les vois. La première, surtout. C'est une rue de banlieue usinière. Il fait grand soleil. Au fond, une porte s'ouvre très vite. Deux ouvriers sortent en riant. Rien ne me rendra cette première impression. J'en eus la respiration coupée. Il y eut tout à coup un chien qui traversa l'écran et qui s'arrêta pour aboyer en silence. Puis vinrent des bicyclettes. Les personnages, de plus en plus nombreux, vibraient dans le foyer cru de la projection. Ils avaient des gestes trop vifs, saccadés, tremblotants. Mais ils bougeaient. Mais ils vivaient ! En avançant, ils grossissaient, se dandinaient, puis devenaient énormes et tout ensemble flous et opaques avant de disparaître, à gauche, d'un bond dans le noir. Raconterai-je la suite, telle que ma mémoire l'a conservée ? La blanche fumée se ranima. On vit un arroseur municipal qu'un gone aspergeait au milieu des rires; et l'eau chatoyait dans le soleil. Des terrassiers effondrèrent un mur. Et la poussière se dissipa au vent. Soudain, sur la toile magique, on vit s'éclairer et remuer la chose la plus frappante, car elle était connue de tous : une place de la ville, la place des Cordeliers. C'était bien elle, pas d'erreur, avec ses voitures, ses tramways, ses magasins, ses Lyonnais et ses Lyonnaises, ses agents, son église ! Un passant tournant la tête s'arrêta, vint vers nous, plongea les yeux dans notre ombre. Il nous regardait le regarder. Il nous voyait; il devait nous voir. Dans notre impuissance à décomposer des impressions si neuves, il nous semblait impossible que ce vivant simulacre fût privé de vie intérieure, de sens et de volonté. A ceux d'aujourd'hui, un tel ravissement doit sembler naïf et primaire. Qui donc, au temps des studios, des films kilométriques, des stars et du cinéma absolu, voudrait croire que l'Arrivée d'un train, par exemple, oppressait le public d'un tel saisissement que l'on jetait des cris ? Ce fut bien autre chose quand, sous le titre : "Vue précédente à l'envers", on eut la révélation (inconcevable aux esprits de l'époque) d'une nature prise de folie, où toutes choses : éléments, mouvements, événements, étaient comme aspirées, avalées à rebours par un dieu invisible, dont les mains happaient au derrière les voyageurs du train pour les hisser à reculons sur leur banquette et leur fermer la porte au nez. Ces prodiges, dont la banalité accablerait à présent, au fond de son lointain village, l'amateur de films le plus rustique, laissaient ébahis ceux qui en furent les premiers témoins... »

Commentaires

Béraud en 28, les films sur le site en lien (quel choc, je ne les avais jamais vus, je les ai fait voir à mes enfants, sidérés; la sortie de l'usine avec les femmes et au milieu de toutes ces femmes deux types en vélo...ces 46 secondes incroyables)et cette expression -que vous avez soulignée en gras -ou alors c'est Béraud qui l'a soulignée? - de "cinéma absolu"...:magnifique.
Et ce "vivant simulacre privé de vie intérieure",mais quelle définition du cinéma...peut-être par rapport au théâtre, bon je sais pas!
Vraiment merci. Une fois de plus, une fois encore.

Écrit par : sophie LL | 28/09/2009

Très "vivante" la description d'Henri Béraud, on s'y croirait. À nous qui sommes aujourd'hui gavés d'images animées il nous rappelle la magie qu'est le cinéma.

Écrit par : Olivier Duc | 28/09/2009

Est ce Béraud ou bien les frères de Monplaisir qui ont écrit un jour
"Et que la lumière soit" ?.

Dommage que je ne peux pas faire découvrir, ce texte d'Henri Béraud, ni montrer la sortie d'usine et autres étonnantes pépites à mon vélo, qui retrouverait avec (son) plaisir, ses arrière grands parents plongés dans cette époque où l'enthousiasme et l'emerveillement, (pur et simple), existaient encore. Merci à vous (et à Henri Béraud) pour cette évocation bien poétique.

Écrit par : frasby | 28/09/2009

Merci pour vos commentaires et vos témoignages.
Ce qui me frappe pour ma part dans "le premier film" quand je le regarde, c'est la tenue de ces ouvrières,qui respire une certaine qualité, malgré les difficultés économiques de l'époque. Chapeaux, corsages, robes longues et jupons... On est dans une qualité de vie et une sorte d'aisance assez étonnante par rapport à beaucoup de préjugés contemporains. Il est vrai que tout cela se passe avant quatorze et les désastres postérieurs (29)...

Écrit par : Rues de Lyon | 28/09/2009

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